Samedi, 19 Mai 2012
Marie Pezé : “le salarié souffre d’un manque dramatique de reconnaissance” PDF Imprimer Envoyer

Marie Pezé : “le salarié souffre d’un manque dramatique de reconnaissance”Psychanalyste nourrie de trente années d'expérience dans le monde du travail, Marie Pezé dénonce ce management punitif "à la française", qui dans les entreprises fait de graves dégâts... qu'on tente ensuite de réparer à coups d'audits onéreux. Absurde, en plus d'être destructeur.

C&A : Comment et pourquoi une psychanalyste vient-elle à s'intéresser à la sphère du monde du travail ?

C'est assez logique. Un psychanalyste s'intéresse d'abord au travail psychique que les individus conduisent sur les différents champs de leur vie, tout au long de cette vie. À l'âge adulte, ce travail sur soi, qui nous permet de construire notre identité, de dire aux autres qui nous sommes, s'exprime dans deux champs principaux. Ce sont la vie amoureuse et le champ social, incluant la vie professionnelle : ce qui permet à chacun de dire et montrer ce qu'il est capable de réaliser, pour faire œuvre utile, et trouver sa place dans le monde. Travailler, c'est donc "se travailler". Cela repousse nos limites, cognitives, intellectuelles, à leur maximum. Quand le travail, -l'emploi-, tient ces promesses, malgré les difficultés, on avance sur la voie d'un possible épanouissement.

C&A : Mais à l'inverse, existe aussi le risque d'une souffrance...

Oui. Je suis aussi psychosomaticienne. Et m'occuper des gens qui tombent malades, comme je l'ai fait pendant 30 ans à Nanterre, m'a vite amenée à constater que si cette qualité du travail psychique permet à certains de faire face aux aléas de la vie, notamment professionnelle, c'est loin d'être toujours le cas. La personne bien armée, peut et sait "faire circuler" les événements de sa vie dans son appareil psychique. Peut-être connaitra-t-elle quelques difficultés psychologiques à certains moments ; mais elle ne tombera pas malade. À l'inverse, confrontée à "la précarité" j'ai vu venir les pathologies montantes de notre société. Et à côté des naufragés, ceux qui ont basculé de l'autre côté, j'ai croisé toutes les personnes qui venaient pour des souffrances, résultant d'accidents du travail, de "TMS"(1), ou de souffrances psychiques. Ce sont leurs témoignages qui invitent à regarder les organisations du travail, terme qui au départ n'appartenait pas à mon vocabulaire.

C&A : Souffrir du travail, et pas seulement du "déficit de travail"...

On voit ces dernières années monter ce que Danièle Lienhart appelle avec justesse "le sentiment de précarité subjective". Des gens qui n'ont pas basculé hors du monde de l'emploi, se sentent de plus en plus en danger, du fait des modes d'organisations qu'ils subissent. Combien de ceux qui ont un CDI, y vont la peur au ventre ? Combien subissent ce management "à la française", assez spécifique, que nos voisins regardent avec d'autant plus de circonspection, que les modèles économiques sont par ailleurs identiques...

C&A : .... Spécifique, dîtes-vous ? Pouvez-vous préciser ?

C'est un mode de management dominant très punitif, qui consiste à instaurer l'incertitude comme levier de domination. Convaincre le salarié que son poste ne lui appartient pas. Aujourd'hui, il arrive qu'il n'ait plus de bureau ! Le matin au Technocentre, on lui donne la clé du bureau libre ce jour-là. A lui de reprendre le fil de son travail, interrompu la veille, ailleurs, deux étages en-dessous... L'idée sous-jacente est qu'en laissant s'installer un confort minimal on pousserait le salarié à se reposer sur ses lauriers. Or, l'extraordinaire, c'est le décalage entre ce stéréotype, et la réalité des chiffres ! D'un côté un salarié français qui serait paresseux, motivé uniquement par ses RTT. Mais de l'autre, ce classement, qui nous place comme 3e pays au monde en termes de productivité horaire (derrière la Finlande et les USA), quand dans le même temps, nous sommes les premiers consommateurs de psychotropes au monde. Et nul ne songe à faire le lien entre ces deux chiffres ! Voilà bien une des spécificités françaises, cette absence constante de gratification dont souffrent des salariés par ailleurs consciencieux, mais qu'on ne cesse de critiquer !

C&A : à vous écouter, on devine qu'il y a d'autres "spécificités"...

Nous avons de façon précise listé dans notre livre(lire également page 22) toutes ces techniques de management, que pudiquement on appellera "pathogènes", transmises par des guides de management internes qui ne relèvent le plus souvent que de la psychologie de comptoir. Et nous avons constaté que, comme par hasard, elles recoupent les prérogatives de l'employeur, telles qu'elles sont reconnues par le Code du Travail : pouvoir de direction du travail, d'organisation, et pouvoir disciplinaire. La maitrise de ces techniques, s'abritant derrière l'apparence du droit, instaure des tensions relationnelles, contribue à une mise sous pression permanente, et aboutit à des contrôles de l'activité qui souvent deviennent persécutrices. On contrôle le temps passé à chaque tâche... qui vous avez vu... ce que vous vous êtes dit...

Et puis, il y a toutes les "injonctions paradoxales" que décrit si bien Yves Clot : vous aimez rendre un travail "bien fait" ? On vous demande avant tout de le faire VITE, et qu'importe que ce soit, au bout du compte, du "sale boulot". À terme, ce sont vos compétences et mérites qui cesseront d'être reconnus. Vous remplissez vos objectifs ? Les évaluateurs, au lieu de vous en féliciter, vous imposeront 20 % de plus pour l'année suivante. Ou pire, ils VOUS inviteront à fixer VOS propres objectifs, mais à condition que vous soyez exigeant, bien sûr ! Ainsi le salarié avance-t-il avec cette ligne d'horizon imaginaire, d'un objectif toujours inatteignable, où il finit par perdre ses repères, puisque ses propres critères de réussite ne sont jamais reconnus. C'est d'abord de cette absence de reconnaissance que nous souffrons, et qui à la longue nous pousse au sentiment de perte de sens, puis à la somatisation.

C&A : Jouons un instant à l'avocat du diable : de votre place, vous ne voyez que des personnes en souffrance. Ca ne signifie pas qu'elles soient représentatives d'un malaise général. N'y a-t-il pas un danger à nourrir un discours "victimaire", qui rendrait chacun légitime à se plaindre ?

Vous avez raison de suggérer que la victimisation est une voie sans issue. D'autant que chacun de nous participe aussi à l'existence du modèle. Nos petites lâchetés quotidiennes, nos cécités bienvenues par crainte de nous retrouver en danger, existent bel et bien. Mais il faut en revenir à la réalité des chiffres que je vous donne, qui sont confirmés à chaque nouvelle étude. Deux millions de salariés subissent des comportements hostiles, – c'est ainsi qu'on les nomme – ; et 500.000 du harcèlement sexuel. La dernière enquête SUMER de 2005, dont les chiffres vont bientôt sortir, montre une augmentation de 30 % par rapport à la précédente, datant de 2003. Risques cardiovasculaires, tms, mais aussi troubles comportementaux, violences sur le lieu de travail (agressions contre l'usager, entre collègues, ou contre l'outil de travail), sans parler même des suicides. Tous les signaux virent au rouge ! Or, je faisais tout à l'heure le rapprochement entre la productivité du salarié français et sa consommation de psychotropes. On continue, discrètement, de repousser cette question vers le régime général de la Sécurité sociale, alors qu'il faudrait poser sérieusement la question de l'imputabilité de ces coûts à la branche entreprise !

C&A : Il est surprenant que les entreprises ne prennent pas la mesure des dégâts finalement causés, y compris pour elles-mêmes.

L'augmentation des risques psycho-sociaux a créé un marché assez délirant, une vraie orgie commerciale ! Des cabinets se font grassement payer pour des audits qui pourraient être évités, si seulement on expliquait aux managers qu'en sortant de leurs modes de managements, en renvoyant à leurs équipes des images gratifiantes du travail effectué, ils verraient l'efficacité croitre à nouveau. Pour l'heure, c'est loin d'être la tendance. A l'inverse, la crise économique met beaucoup de gens à la rue. La seule loi du court terme l'emporte, et l'on opère des frappes chirurgicales sur les lieux que précisément il faudrait préserver, qui permettaient de remettre des gens en selle. Comme à l'Hôpital de Nanterre où j'exerçais, et qui est en proie à un plan de restriction majeur...

(1) Troubles musculo-squelettiques

pdf Télécharger au format PDF