Mardi, 22 Mai 2012
Bernard Van Craeynest : “pour sauvegarder le système, il faut le tirer vers le haut !” PDF Imprimer Envoyer

Le Président de la Confédération CFE-CGC est également Président de l’AGIRC, la caisse de retraite complémentaire des cadres. Au coeur d’une négociation importante pour l’avenir des 6 millions d’allocataires actifs ou retraités, “BVC” fait le point pour les lecteurs de Cadres & Avenir.

Cadres et Avenir : À l’heure d’ouvrir l’importante négociation AGIRC, la Confédération avait exprimé une demande ferme de prorogation de l’accord AGFF (1).
Pouvez-vous, Président, nous en dire quelques mots ?

Bernard Van Craeynest : Nous avons obtenu ce que nous réclamions. La Loi sur la réforme des retraites entrera en application le 1er juillet 2011. Or l’accord en vigueur sur les retraites complémentaires (ARRCO et AGIRC) cessait de produire ses effets au 31 décembre 2010. Il fallait bien, dans l’intervalle, assurer aux salariés qui liquideront leurs droits au cours du premier semestre, que ceux-ci seraient bien garantis. Par ailleurs, cette négociation autour du financement de l’AGIRC est suffisamment importante, et complexe, pour que sans traîner en chemin nous nous donnions le temps de la conduire ; à l’abri de toute pression d’agenda.
Nous avons pu convaincre les représentants patronaux de cette double exigence, d’équité et de sérénité.
L’accord AGFF est donc prolongé jusqu’à juillet. Cinq réunions de travail sont prévues d’ici fin février. La prochaine, le 21 décembre, présentera aux partenaires sociaux les données chiffrées et les projections réalisées par le G.I.E. AGIRC/ARRCO.

 

Cadres et Avenir : S’agissant de l’AGIRC, Quelles sont aujourd’hui les données du problème ?

BVC : Deux points importants doivent être soulignés. D’une part, la retraite complémentaire d’un cadre représente plus de la moitié de sa pension totale. C’est un système de cumul de points qui prend en compte l’ensemble de la carrière (à la différence de la partie CNAV, calculée sur les 25 meilleures années).
Les points obtenus dépendent naturellement des niveaux de salaires perçus durant toute la vie professionnelle.
La CFE-CGC souhaite que ce système perdure. Et maintenir les retraites complémentaires à un niveau convenable est évidemment
essentiel pour nos collègues. Nous devons d’ailleurs rester vigilants pour qu’au jour de leur départ, certains cotisants ne se retrouvent pas avec des pensions inférieures à 50 % de leur salaire de fin de carrière. Ce qui pourrait devenir le cas, dans
quelques années, si on n’y prenait garde. Si on se laissait glisser sur la mauvaise pente.
Il y a un deuxième point : à la différence de la CNAV, qui connait malheureusement des déficits chroniques, AGIRC et ARRCO sont –structurellement- gérés par les partenaires sociaux, dans un système dit “piloté”. Cela signifie sans déficit possible, et constitue une sécurité pour les retraités. Lorsqu’un déficit est constaté, comme ce fut le cas en 2009, nous devons le compenser.
Nous avons donc puisé l’an dernier dans les réserves qu’ARRCO et AGIRC ont constituées au fil des années, à hauteur d’un milliard.
Pour 2010, nous devrons combler un déficit d’environ trois milliards. À ce rythme, et sans reprise spectaculaire de la croissance et de l’emploi, la “cagnotte” qui s’élève à 60 milliards, serait épuisée à l’horizon 2020. Ce n’est pas sa vocation. Cette solution n’est donc pas satisfaisante à long terme. Il nous faut trouver d’autres moyens d’équilibrer les comptes.

 

Cadres et Avenir : Pouvez-vous préciser ce qui explique ce déficit des dernières années ?

BVC : Il s’agit d’un déficit technique, dû à deux causes majeures. En 2009, la crise a entraîné une baisse globale de la masse salariale, en recul de 6 points par rapport à l’année précédente. Or les ressources d’ARRCO et AGIRC, proviennent précisément des cotisations assises sur les salaires.
Cela rend d’ailleurs d’autant plus important, à nos yeux, une reprise des hausses de salaires en 2011. Mais dans le même temps,
face à cette diminution des ressources, nous constatons l’augmentation du nombre de retraités, et l’allongement de l’espérance de vie, deux éléments qui pèsent évidemment sur les dépenses.
Ensuite, et sans entrer dans des considérations trop techniques, existe depuis 1996 un système (la GMP), qui concerne les salariés
cadres dont le salaire est inférieur au plafond de la Sécurité Sociale, ou supérieur à celui-ci de 6 % au plus ; ce que l’on appelle le “salaire charnière”. Ce sont le plus souvent de jeunes collègues, démarrant leur vie professionnelle, qui bénéficient de 120 points annuels qu’ils financent de façon forfaitaire. Il s’agit d’un mécanisme de solidarité, considérant qu’au regard de leurs rémunérations, ils ne cotiseraient que pour disposer d’un très faible total de points. Or, la part de ces salariés augmente sensiblement : elle représente aujourd’hui 34 % des nos cotisants… contre 14 % il y a quinze ans ! Imaginez que ces cotisants “fantômes”, soient dans quelques années 60 ou 70 %, du fait d’une logique de précarisation de l’emploi, ou de dégradation des salaires, et c’est le système AGIRC tout entier qui s’écroulerait... Et même sans aller jusque là, comparez leur cotisation annuelle forfaitaire, qui est d’environ 760 euros, aux 8.900 euros annuels que perçoit en moyenne un retraité actuel au titre de l’AGIRC, et vous êtes face à une tendance lourde, qui fragilise l’édifice.

Cadres et Avenir : Quelles vont être alors les propositions de la CFE-CGC dans ces discussions?

BVC : Faute d’une formidable embellie économique que nul ne peut garantir, qui sait de quoi demain sera fait ? La Loi du 9 novembre impose de se revoir en 2013, c’est-à-dire... demain. Et rien ne garantit en réalité l’équilibre du système à l’horizon 2018, comme cela a été annoncé.
Nous proposons donc de travailler pour les trois prochaines années, en jouant de façon pragmatique sur les différents curseurs à notre disposition. Ensuite, si réforme d’ensemble du système il doit y avoir, nous verrons. Mais ce ne sera pas l’enjeu des  discussions actuelles.
Pour l’heure, nous voulons surtout ne pas dilapider “la cagnotte”, laquelle est d’ailleurs très rigoureusement gérée, et par 32 organismes différents. Il faudra pour cela recourir à des efforts partagés. Côté retraités, être raisonnables quant aux revalorisations
des traitements ; et pour les actifs consentir à de légères, -très légères-, augmentations des cotisations, partagées par les employeurs et les salariés. Tout en sachant que jouer sur un seul levier ne suffirait pas à retrouver l’équilibre.

 

Cadres et Avenir : À vous entendre, les vraies solutions sont d’abord dans la relance de la machine économique.

BVC : Il faut inverser la tendance perverse consistant à baisser toujours plus les salaires, y compris pour des bac+5 ou bac+8 ! Le système a besoin de cadres bien formés et bien rémunérés, dont les progressions soient aussi dynamiques, voire plus, que la progression du plafond de la Sécurité sociale. On ne gagnera rien par une uniformisation des carrières en tirant l’ensemble vers le bas. Pour les retraites comme pour le pouvoir d’achat, on sauvegardera le système en le tirant vers le haut.
 

Cadres et Avenir : Vous n’évoquez pas la solution des retraites par capitalisation ?

BVC : Lorsque j’entends évoquer comme une panacée le système par “capitalisation”, j’ai envie de rappeler ceci : les systèmes par capitalisation, -sauf krach boursier-, fonctionnent tant que tout va bien... mais s’arrêtent au moindre accident de la vie ; alors que notre système par répartition met en oeuvre deux solidarités. D’une part la solidarité intergénérationnelle, mais aussi celles internes au système, qui prennent en compte, pour partie, les aléas de la vie, les pertes possibles d’emploi, la maladie, ainsi que les périodes de maternités. On limite leur impact négatif en continuant l’attribution de points. Défendre les vertus de ce système n’empêche
d’ailleurs pas, nous l’avions proposé au gouvernement, d’imaginer des systèmes d’intéressements ou d’épargne volontaire, venant en complément des systèmes existants. Encore doivent-ils être accessibles à tous les salariés, y compris ceux des PME qui souvent n’y ont aucun accès, contrairement à ceux des grands groupes.

 

Cadres et Avenir : Ce numéro de Cadres & Avenir aborde largement la question des salaires et du revenu disponible. Quel regard global porte le Président du principal syndicat des cadres sur ces questions, à l’aube de la nouvelle année ?
 

BVC : Sur les salaires, il y a un problème macro économique qui tient à la mondialisation de l’économie et à la concurrence exacerbée entre les pays. Se sont imposés des rapports de forces qui hélas ne sont guère favorable à notre pays. En dehors de cela, nous avons vu croitre ces vingt dernières années des menaces omniprésentes sur ce que j’appellerai le salaire garanti, sa part “fixe”. On a vu se développer l’individualisation des salaires, d’abord pour les cadres puis pour d’autres catégories ; de sorte qu’on ne voit quasiment plus nulle part d’augmentations générales...

On voit fleurir les “parts variables” reposant souvent sur des objectifs toujours plus inatteignables.
Il y aussi les collègues payés en “forfait/jour” qui par définition ne toucheront jamais les heures supplémentaires qu’ils effectuent...
Sans parler des mécanismes de substitution tels qu’intéressement, participations, etc. Si nous ne sommes pas opposés à ces principes de rémunérations complémentaires, nous souhaitons que s’y intègrent des clauses contractuelles de rectifications
en cas d’inflation, et des rattrapages possibles par augmentations générales ; et que les parts variables soient adossées à des objectifs atteignables. Individualisation des rémunérations ? Soit. Mais à condition qu’elles se fassent dans une transparence suffisante pour ne pas masquer, en réalité et à l’inverse, d’authentiques discriminations ou injustices.
Nous nous battons aussi, dans chaque fédération, pour la revalorisation des minima salariaux au sein des branches, sachant que ces minima constituent souvent le socle à partir duquel évoluent en grande majorité les rémunérations dans l’entreprise.
Enfin, et c’est un point essentiel à nos yeux, nous nous battrons pour maintenir et défendre ce que nous appelons à la CFE-CGC le “revenu net disponible” : ce qui reste pour consommer ou épargner, après fiscalité, et une fois assumés les différents mécanismes de redistribution, lesquels s’élèvent en France à plus de 400 milliards d’euros. Nous voyons beaucoup de collègues qui une fois passés à la moulinette des fiscalités directe et locale, n’ont au bout du compte aucune augmentation de leur pouvoir d’achat disponible, pour peu qu’ils ne bénéficient d’aucune aide, prestations, ou allocation.
La progression des salaires nets dans notre pays demeure extrêmement faible, depuis 20 ans, comme l’avait l’an dernier démontré le Rapport Cotis remis au Président de la République. Il faut relancer cette dynamique de défense du revenu disponible...

Propos recueillis par Hervé Resse

 

L’accord AGFF de 2003 permet à l’assuré de liquider ses retraites ARRCO et AGIRC entre 60 et 65 ans, sans coefficient d’abattement, si l’assuré a obtenu la liquidation de sa retraite de base à taux plein. Cet accord s’arrêtait initialement le 31/12/2010. Il sera finalement reconduit jusqu’au 1er juillet 2011.

 

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