| Tendre la main aux jeunes : une mission prioritaire pour le syndicalisme cadre ! |
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Par Michel de Laforce Les jeunes sont les mal-aimés de l’emploi », proclame un récent dossier du magazine Liaisons sociales. De fait, les évolutions délétères qui affectent le monde du travail depuis deux décennies frappent plus durement les nouveaux entrants que sont les jeunes. Comme l’écrit Olivier Galland, sociologue au CNRS, « toute la flexibilité du marché du travail se concentre sur les jeunes ». Ainsi la précarité qui frappe une part croissante des salariés, et notamment les cadres, concerne tout particulièrement les jeunes. Pis, comme les nouvelles formes de management ont fait exploser les collectifs de travail, les nouvelles recrues éprouvent de plus grandes difficultés à trouver leur place.
Plus fragiles en raison des contrats souvent précaires qui leur sont proposés, les jeunes sont aussi plus isolés que leurs aînés et moins au fait de leurs droits. Aller au devant d’eux doit donc être considéré comme une mission prioritaire pour le syndicalisme cadre. « Mauvaise pioche pour les jeunes qui arrivent sur le marché du travail. Chômage au zénith, salaires en berne, déqualification à l’embauche… Les perspectives sont très moroses », remarque un récent dossier du magazine Liaisons sociales. Une conséquence de la crise économique actuelle ? En partie seulement. Car le sort déplorable réservé aujourd’hui aux jeunes actifs trouve, en réalité, sa source dans des mutations bien plus anciennes du monde du travail, et que dénonce de longue date la FIECI. Les jeunes, premières victimes de la flexibilité Économiste à l’Institut de recherches économiques et sociales, Florence Lefresne fait bien la part des choses : « La crise, explique-t-elle, est un bon révélateur de la position très particulière des jeunes sur le marché du travail. Plus d’un tiers des moins de 29 ans est en CDD ou en intérim. Résultat, leur taux d’emploi surréagit aux cycles économiques. » La crise n’est donc pas l’explication ultime du taux de chômage élevé des jeunes. Elle est plutôt un « révélateur » de la précarité qui frappe une part croissante des salariés à mesure que les entreprises recherchent de la flexibilité. Les nouvelles générations ont souvent le sentiment d’être arrivées trop tard. Même s’il faut se garder d’idéaliser le passé, elles n’ont pas tout à fait tort. Elles arrivent en effet sur un marché du travail « fluidifié » par le recours de plus en plus fréquent aux statuts précaires. Ceux-ci permettent aux entreprises de s’adapter aux fluctuations du marché et à l’évolution du carnet de commande pour maximiser les profits. Mais ils privent de perspectives ceux qui, durant des années, passent de contrats précaires en contrats précaires.
Dans un récent essai sur « la paupérisation des Français », l’économiste Denis Clerc fait un portrait saisissant de cette génération dont l’envol est brisé par la précarité, voire la pauvreté, puisque les jeunes y sont aujourd’hui plus exposés que les autres catégories de la population : « Julien a 22 ans. Il pensait que […] sa spécialité de comptabilité lui assurerait sans peine un emploi. Il a dû déchanter. Au cours de ces deux dernières années, il a accumulé six CDD, de quinze jours à trois mois pour le plus long, entrecoupés chaque fois de période de chômage de trois mois en moyenne. Si bien qu’il n’a pu à ce jour réussir à accumuler quatre mois de salaire au cours des vingt-huit derniers mois, condition minimale requise pour être indemnisé par l’assurance chômage durant ses périodes sans emploi […]. Faute de fiches de paye suffisamment régulières, il ne trouve pas de logement dans le parc privé, et faute de charge de famille, pas davantage de logement dans le parc social. Il vit donc chez ses parents. […] Oscillant entre emploi et chômage, il est prisonnier d’un niveau de vie inférieur au seuil de pauvreté (2). » Génération Y, génération sacrifiée ? La situation de Julien et de ses camarades du même âge va-t-elle mécaniquement s’améliorer à mesure qu’ils avanceront en âge ? Rien n’est moins sûr. Car même si une majorité d’entre eux finiront quand même par décrocher enfin un CDD, les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas pénalisés en tant que jeunes, mais en tant que génération. Inutile de le nier : les membres de la fameuse « génération Y » sont globalement moins bien lotis que les générations du baby-boom ayant bénéficié de la croissance des trente glorieuses et de trajectoires professionnelles plus rectilignes et surtout ascendantes. Mais cette précarisation ne résulte pas de leur âge. Elle résulte plutôt de la mutation qu’a subi le marché du travail depuis une vingtaine d’années et qui est, hélas, probablement appelée à perdurer à mesure que les jeunes avanceront en âge. Avant même de prendre leur premier travail, les jeunes sont d’ailleurs avertis des conséquences de cette mutation du travail : « Vous ne ferez pas carrière dans la même entreprise toute votre vie comme papa, attendez-vous à changer souvent de postes, voire de métier », préviennent leurs enseignants. Quant aux consultants adeptes du néomanagement, ils ne manquent jamais de vanter « les qualités d’adaptation », « l’agilité » et « le goût de la mobilité » de la génération Y. Certains jeunes se laissent prendre à ces beaux discours. Ils pensent que cela leur permettra d’éviter la monotonie et de multiplier les expériences professionnelles enrichissantes… Puis, leurs études terminées, ils découvrent le monde réel en prenant - enfin - leur premier poste. Premier poste, premières désillusions Pour présenter cette entrée dans le monde de l’entreprise, Liaisons sociales évoque le cas de Nouné, 29 ans, titulaire d’un master 2 de management de tourisme d’affaires. « Depuis que cette jeune femme pleine d’entrain a décroché son diplôme, en 2006, elle navigue de CDD en périodes de chômage. Et les missions d’interim qu’elle a décrochées n’ont pas été une sinécure. » Dans cette galère, a-t-elle pu au moins compter sur le soutien de ses collègues ? Eh bien non : « Il m’est arrivé de rester toute la semaine à manger un sandwich seule face à mon écran. Mes collègues avaient tous un “dej” et s’éclipsaient. Au début, j’en pleurais. Maintenant, j’ai compris que je ne suis pas là pour me faire des amis et que le monde du travail est dur. » Son cas n’est malheureusement pas isolé. Selon une enquête réalisée en mai dernier par l’Apec, « la moitié des jeunes interrogés n’ont pas eu d’entretien professionnel avec leur chef, ni les premiers jours ni en fin de période d’essai. Seuls 40 % ont bénéficié d’un déjeuner avec l’équipe dans la semaine ou les quinze jours qui ont suivi leur arrivée ». Où l’on découvre que la fameuse fin des collectifs de travail n’est pas un vague concept mais une réalité vécue participant au déclin des capacités d’intégration des entreprises. De fait, quand chacun a le sentiment d’être sur un siège éjectable, la tentation est forte de considérer le nouveau collègue tout frais émoulu de l’école comme une menace. Surtout si, après avoir galéré en intérim, le nouveau venu est tout disposé à accepter des « horaires maxi » pour un « salaire mini »… Le rôle du syndicaliste cadre Dans ce contexte, le rôle du syndicaliste, et singulièrement du syndicaliste cadre, est de déminer la défiance des salariés plus anciens en leur expliquant que les uns et les autres sont victimes des mêmes dérives managériales et que, face à celles-ci, ils doivent être solidaires entre eux. Mais, au-delà de ce nécessaire discours syndical, il faut aussi tendre la main aux nouveaux venus, les intégrer aux équipes, leur apporter les informations nécessaires pour qu’ils trouvent leurs marques et prennent connaissance de leurs droits. Il s’agit ainsi d’adopter au quotidien un comportement humain pour atténuer les effets d’un management qui l’est de moins en moins. (1) Liaisons sociales, septembre 2010. (2) La paupérisation des Français, par Denis Clerc, Éditions Armand Colin, décembre 2009, 160 p., 12 €.
EXTRAITS Statuts précaires - « Aujourd’hui, toute la flexibilité du marché du travail se concentre sur les jeunes. Ils connaissent une longue phase de transition – stages, intérim, CDD…- qui permet aux employeurs de mesurer leurs capacités.» Olivier Galland, sociologue au CNRS, in Liaisons sociales, septembre 2010.
La crise n’explique pas tout - « La mauvaise conjoncture ne saurait tenir lieu d’excuse aux difficultés d’insertion des jeunes. En période de prospérité aussi, les obstacles demeurent.» Liaisons sociales, septembre 2010.
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