| Un avenir incertain, mais un avenir ouvert |
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par Michel de Laforce
Une société salariale en danger
Robert Castel, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, a centré ses études sur les dimensions économique, sociologique et juridique du travail, sur l’exclusion et sur l’évolution de la condition salariale. Son constat est simple. Nous sommes sortis du capitalisme dit « industriel », centré sur les relations patronat/ouvriers. Celui-ci était fondé sur : • une organisation collective du travail, • une action reconnue des partenaires sociaux, • et une forte présence de l’État social. Le développement de l’économie des services et la montée en puissance de l’encadrement ont développé de nouveaux rapports au travail. Par exemple, certaines professions libérales peuvent être tentées par le salariat, qui offre des protections spécifiques. A l’autre extrémité du spectre, dans le cas d’emplois très précaires, les acquis du salariat sont de plus en plus difficiles à préserver. Quantitativement, il n’y a jamais eu autant de salariés en France. Le salariat est « un gros morceau, et même un très gros morceau, mais ce n’est pas un bloc monolithique, constate Robert Castel. On ne répétera jamais assez que de larges pans de ce continent se fragilisent » (3). Des individus aux parcours de plus en plus aléatoires
Parallèlement, une mutation est en cours, dont la tendance est de jouer l’individu contre le corps social. « Une société qui devient de plus en plus une ‘société des individus’ est une société dans laquelle l’incertitude augmente d’une manière virtuellement exponentielle parce que les régulations collectives font défaut pour maîtriser tous les aléas de l’existence », prévient l’auteur. Qui est alors mieux placé que le syndicaliste-cadre pour tirer la sonnette d’alarme ? Dans le cadre professionnel, cette évolution se manifeste par une décollectivisation et par une « réindividualisation » : • au niveau de l’organisation des tâches, avec le travail en réseau, la connexion à la demande, selon le projet, • au niveau du statut des travailleurs, avec l’appel au travail intermittent, à la sous-traitance, bientôt aux autoentrepreneurs, • au niveau de la représentation, avec une baisse du taux de syndicalisation et un désintérêt pour les formes d’action collectives, • au niveau des valeurs et des attitudes mentales, avec la survalorisation de la mobilité, de l’adaptabilité, de la prise de responsabilité. On constate ainsi : • dans le meilleur des cas, des parcours « fluides », mais le plus souvent des carrières discontinues, avec des « zones grises », • « un effritement de la stabilité de nombreuses catégories salariales. Les salariés de même statut cessent d’être ‘couverts’ d’une manière homogène et peuvent avoir un destin social tout à fait différent », • une pression grandissante du risque-chômage et du risque-précarité, avec leurs conséquences particulièrement déstructurantes, • une « concurrence entre égaux, c’est-à-dire entre travailleurs de même statut », qui les conduit à « jouer leur différence plutôt qu’à s’appuyer sur ce qu’ils ont en commun ». Historiquement, le travail est devenu « un emploi auquel est associé un statut ». Remettre en cause les acquis sociaux, c’est donc mener une offensive contre les dimensions statutaires de la condition de salarié. Faut-il le faire au nom d’une « responsabilité individuelle » qui libérerait la dynamique économique ? C’est le cœur du credo néo-libéral, pour lequel ces acquis seraient autant de « privilèges ». Or, comme le rappelle l’auteur, il reste nécessaire, même dans une logique de marché, qu’existent « des contreparties non marchandes (des droits et une législation sociale) pour assurer la protection des travailleurs et la cohésion de la société ». Et pour éviter que se créent, ou se recréent, des zones de vulnérabilité. Un État social rénové par les partenaires sociaux
Robert Castel insiste sur le rôle prmp;eacute;pondérant de l’État social en tant qu’acteur essentiel de la « consolidation du salariat », grâce à de nombreuses mesures protectrices. On peut ainsi noter l’importance du droit du travail, des systèmes assurantiels et des services publics. Or cet État social est fragilisé, d’une part, par la mondialisation et, d’autre part, par l’apparition de nouveaux paramètres (dépendances dues à l’âge, dissociations parentales…). L’individu n’est pas un électron libre. Pour assurer son indépendance sociale, il doit « disposer de points d’appui ». Dont un État social capable de lui donner une marge d’autonomie tout en l’assurant contre les aléas de l’existence sociale. « Il faut rappeler que l’‘économique’ et le ‘social’ ne sont pas nécessairement en situation d’antagonisme structurel, conclut Robert Castel. S’il est vrai que les nouvelles règles du capitalisme exigent toujours plus de mobilité, de flexibilité, de compétitivité, elles pourraient aussi exiger de nouveaux modes de protection et de sécurisation pour ceux et celles dont le travail est lui aussi essentiel à la bonne marche du marché. » Les partenaires sociaux - et le syndicalisme cadre - ont ici un rôle important à jouer : il est plus que jamais nécessaire de se concerter pour élaborer de nouvelles règles et de nouveaux cadres, afin de « reconstruire des régulations publiques à la fois flexibles et fortes ». (1) Les Échos, 19/05/09. (2) Robert Castel, in Libération, 09/04/09. (3) La montée des incertitudes. Travail, protections, statut de l’individu, par Robert Castel, Seuil, 461 p., 23 €. Télécharger au format PDF : clic droit et enregistrer sous... (format PDF) EXTRAITS Pour une gouvernance intelligente - « Il est loin d’être évident que l’instabilité totale de l’emploi, avec l’insécurité permanente qui y est associée du côté des travailleurs, soit compatible avec les exigences bien comprises du nouveau régime capitaliste. […] Le nouvel ‘opérateur’ est censé devoir être de plus en plus autonome, responsable, capable de participation et de coopération. Il doit être le plus souvent particulièrement bien formé et qualifié. Ses aptitudes professionnelles ne sont pas aisément transposables et substituables, moins en tous les cas qu’elles ne l’étaient dans une organisation standardisée et hiérarchisée du travail de type taylorien. Une certaine stabilité et un minimum de sécurité, conditions de l’accumulation des expériences et de la transmission des savoirs professionnels, conditions aussi de la constitution des cultures d’entreprise, apparaissent ainsi requis au nom même de l’efficacité attendue du ‘capital humain’ ». La montée des incertitudes. Travail, protections, statut de l’individu, op.cit. Défendre les droits sociaux, au nom de l’intérêt général - « Des ‘acquis sociaux’ peuvent et doivent être défendus s’ils instaurent un régime général de l’emploi, et au-delà de l’emploi un régime général d’organisation sociale, seul capable d’encadrer une anarchie du marché génératrice de dissociation sociale. En ce sens, on pourrait dire que lutter contre la dégradation des statuts de l’emploi, c’est lutter pour que tous conservent un statut ou y accèdent, et c’est aussi lutter pour les ‘exclus’, puisque c’est combattre les processus de dérégulation qui les produisent. » La montée des incertitudes. Travail, protections, statut de l’individu, op.cit. |








